(BFM Bourse) - Les introductions en Bourse dans le secteur biotechnologique aux Etats-Unis ont connu en avril leur meilleur mois depuis plus de cinq ans. Pour autant, ces réussites vont-elles donner un élan favorable à l’arrivée d’une vague de biotechs à la Bourse de Paris ?
Les marchés n'ont d'yeux que pour la vague d'introductions en Bourse de sociétés à très forte capitalisation, dont celle de SpaceX, attendue en juin aux Etats-Unis, et qui se présente déjà comme la plus importante de tous les temps.
L'arrivée de SpaceX a même récemment conduit l'opérateur américain Nasdaq à revoir sa méthodologie d'inclusion des sociétés dans le Nasdaq 100, son indice phare, à l'issue d'une consultation réalisée cet hiver.
Mais une tendance de fond se dessine aussi sur d'autres sociétés innovantes, avec l'arrivée en bourse d'entreprises de biotechnologies, avec certaines qui visent des valorisations dépassant le milliard de dollars.
La plus grosse IPO du secteur depuis Moderna en 2018
La récente entrée en Bourse très remarquée de Kailera Therapeutics témoigne de l’intérêt retrouvé des investisseurs pour le secteur biotech, et notamment pour les sociétés exposées à l’obésité, une thématique en vogue depuis trois ans.
Cette société de biotechnologies spécialisée dans les traitements anti-obésité est en effet parvenue à lever le 16 avril dernier près de 625 millions de dollars. Kaliera Therapeutics a donc signé la plus grosse entrée en Bourse d’une biotech sur le Nasdaq en 2026, explosant de loin le record d’Eikon Therapeutics qui détenait la palme de la plus grosse introduction en Bourse du secteur avec 381,2 millions de dollars levés en février. La société développe des traitements sous licence pour les cancers immunoréactifs.
L’entrée en Bourse de Kaliera Therapeutics est aussi l’une des plus importantes de l’histoire récente du secteur, au-dessus du record historique attribué à Moderna en 2018, avec 604,3 millions de dollars, rappelle Allinvest Securities.
"La très forte performance du titre dès le premier jour de cotation (+62,5%) renforce encore ce constat d’un retour marqué de l’appétit investisseur pour les biotech exposées à l’obésité", ajoute l’intermédiaire financier.
Fondée en 2024, la société s’est présentée en Bourse avec déjà plusieurs produits en cours de développement basés sur sa molécule phare, le ribupatide. Elle se présente comme un concurrent dans la course aux médicaments amaigrissants.
Sa version injectable est en phase d'essais cliniques avancés, tandis qu’une forme orale de ribupatide doit entrer en Phase II globale en 2026 après des données de phase II en Chine montrant jusqu’à 12,1% de perte de poids à 26 semaines sans plateau évident. Allinvest Securities rappelait que ce pipeline est dérivé de son partenariat avec le laboratoire pharmaceutique chinois Hengrui.
"Le point de prudence à ce stade est que l’equity story reste encore largement “importée” de Chine, avec une grande partie des données générées par Hengrui et plusieurs jalons cliniques globaux encore à venir", tient à avertir le bureau d'études.
Cette opération intervient dans un contexte de reprise des introductions en Bourse d’entreprises de biotechnologies, après un ralentissement en 2025. Cette tendance est portée par un environnement de taux plus favorable que les années précédentes et par l’attractivité persistante du thème obésité, un marché que plusieurs acteurs estiment pouvoir dépasser 150 milliards de dollars par an à long terme.
"Le projet d’IPO montre que le marché reste prêt à financer des plateformes GLP-1 (l'hormone que les traitements anti-obésité "recréent" pour faire baisser la glycémie, NDLR) différenciées, y compris à des valorisations élevées, dès lors que le pipeline (les médicaments en cours de développement, NDLR) est large et soutenu par des investisseurs de référence", ajoutait Allinvest Securities dans un précédent commentaire de marché.
Un retour en grâce des introductions en Bourse de biotechs?
Alamar Biosciences a aussi fait ses premiers pas en Bourse, dans la foulée de l’opération Kaliera Therapeutics, levant plus de 200 millions d’euros. Cette société spécialisée dans la protéomique met au point des instruments permettant de détecter des biomarqueurs protéiques de faible niveau dans le sang, ce qui facilite la recherche et le diagnostic des maladies.
D’autres biotechs ont manifesté leur souhait de rejoindre le Nasdaq. C’est le cas d’Hemab Therapeutics Holdings, une société spécialisée dans les traitements des troubles de la coagulation sanguine dont son principal candidat médicament est désormais prêt à passer à la phase III (études cliniques avancées, avant une potentielle commercialisation, NDLR).
Seaport Therapeutics, une société de biotechnologie en phase II (phase intermédiaire d’essais cliniques, NDLR) développant des traitements pour des indications neuropsychiatriques, a aussi indiqué fin avril vouloir lever 200 millions d’euros. Tout comme Avalyn Pharma, une biotech qui développe des traitements antifibrotiques par inhalation pour des maladies respiratoires rares, en particulier la fibrose pulmonaire, et dont ses produits les plus avancés sont en phase II.
Ces sociétés viennent donc donner du crédit à ce petit frémissement observé sur les entrées en Bourse de sociétés de biotechnologies aux États-Unis. Si en valeur, leur rythme reste "modéré", les montants levés ont grimpé en flèche par rapport aux années précédentes, à 1,7 milliard de dollars au premier trimestre 2026, selon des données de BioPharma Dive.
Il s'agit du montant le plus élevé sur un trimestre depuis 2021, lorsque l'activité des introductions en Bourse a atteint son apogée en 2021. Pendant cette année exceptionnelle, 100 entreprises biotechnologiques sont arrivées en Bourse, levant près de 15 milliards de dollars, selon un décompte de BioPharma Dive. Ces entreprises du secteur pouvaient accéder aux marchés boursiers même avec des produits en stade de développement très précoce.
Cet élan s'est violemment brisé en 2022, dans un contexte d'aversion au risque qui a paralysé les opérations. Et l'an dernier, seules 11 entreprises de ce secteur sont parvenues à franchir les portillons de la Bourse. Désormais, le marché fait preuve de sélectivité pour les dossiers qui se présentent à eux.
"Depuis 2021, les investisseurs sont devenus plus réticents à prendre des risques et se sont détournés des entreprises en phase de démarrage", a déclaré à la Labiotech Janita Good, associée chez Fieldfisher et spécialisée fans l’industrie des sciences de la vie.
"Les investisseurs sont susceptibles de privilégier les entreprises au stade clinique disposant de données de phase II ou ultérieures, ainsi que celles ayant une voie claire vers des revenus ou un financement stratégique", a poursuivi la spécialiste de marché.
Même son de cloche chez EY. "Pour les entreprises qui envisagent une introduction en Bourse, le message est clair : le marché est sélectif", explique le cabinet dans son rapport "EY Q1 2026 Global IPO Trends".
Selon BioPharma Dive, aucune entreprise en phase préclinique n'est entrée en Bourse depuis 2024. Celles qui sont entrées en Bourse en 2025 disposaient pour la majeure partie de médicaments en phase intermédiaire ou avancée d'essais cliniques. BioPharma Dive signale aussi qu'elles avaient également toutes levé auparavant d'importants fonds de capital-risque et développaient des médicaments dans des domaines de recherche très prisés, tels que les maladies auto-immunes ou le cancer.
Rien qu'en avril, quatre sociétés pharmaceutiques ont levé au total 1,5 milliard de dollars, ce qui représente le montant le plus élevé dans le secteur biotechnologique depuis mars 2021, selon le cabinet spécialisé Renaissance Capital.
"Les trois sociétés biotechnologiques [entrées en Bourse fin avril] ont toutes revu leurs objectifs à la hausse, fixé des prix élevés et enregistré une forte hausse dès le premier jour. Toutes trois disposaient de candidats en phase 2 ou au-delà, dans des domaines allant de la coagulation sanguine (COAG) aux maladies respiratoires en passant par la dépression", détaille Renaissance Capital.
Quid de la France?
En France en revanche, on ne trouve plus la moindre trace d'une entrée en Bourse d'une société biopharmaceutique sur Euronext Paris ou Euronext Growth depuis début 2022 et l'arrivée d'Aelis Pharma, spécialisée dans le traitement des maladies du cerveau.
On exclura l’arrivée en Bourse d'Eureking en mai 2022, qui a fait son entrée à Paris par le biais d'un SPAC (ces entreprises "chèque en blanc", qui permettent de contourner la voie classique d'une entrée en Bourse, NDLR) auprès d'investisseurs spécialisés, et celle d’Onward Medical, qui avait fait ses premiers pas à la Bourse de Paris en septembre 2024, trois ans après sa double cotation à Bruxelles et Amsterdam.
Il faut dire que le bilan des dernières introductions en Bourse de ces sociétés de l'univers de la santé au sens large ne plaide pas forcément pour un investissement dans ces entreprises.
"Il y a eu une grosse mode, avec énormément d’introductions en Bourse à Paris, il y a 10 et 15 ans, autour du périmètre de France Biotech. Il y a eu beaucoup d'échecs et d'accidents, ce qui explique que les investisseurs sont devenus très frileux à l'égard des biotechs", explique à BFM Bourse, Frédéric Rozier, gérant chez Mirabaud.
Dans un précédent article publié en juin 2025, nous avions établi un bilan des sociétés entrées en Bourse depuis 2021, une année qui n'avait pas été choisie au hasard. L’année 2021 était le dernier millésime comptant un nombre important d'introductions en Bourse à Paris, 33 pour être plus précis.
Et ce bilan excluait plusieurs sociétés de cet univers des biotechs qui ont connu des destins plus dramatiques après avoir encaissé des échecs cliniques et in fine, souffert de problèmes de trésorerie, scellant leur sort.
"Les biotechs ont souvent une vraie expertise R&D et la capacité à faire émerger des innovations thérapeutiques, mais rarement les compétences et la structure nécessaires pour aller jusqu’à la commercialisation. Ce qui peut aussi parfois pécher, c’est la difficulté à attirer des capitaux privés. Les biotechs peuvent faire un peu peur aux investisseurs : il y a beaucoup de risques associés", explique Clémence Cahuzac, partner chez Simon-Kucher, citée par Consultor.
Or, depuis un an, la perception du marché à l’égard du compartiment s’est grandement améliorée. Ce changement de braquet a été facilité par les performances stratosphériques de certaines biotechs à la Bourse de Paris ces dernières années, et notamment en 2025.
En tête, la biotech Abivax qui s'est illustrée avec une progression de 1.681% de son titre en 2025, soit la plus forte performance sur le Vieux continent. L’action a été catapultée par une percée thérapeutique pour son principal candidat-médicament et de multiples rumeurs sur un potentiel rachat par nombre de "big pharma".
Une ascension à saluer pour une entreprise qui pesait moins de 500 millions d'euros en Bourse fin 2024, et qui lui a ouvert les portes du SBF 120, soit le deuxième plus grand indice de la Bourse de Paris, en septembre 2025. D’autres biotechs ont été promues dans cet indice : Medincell en décembre 2024, Nanobiotix en décembre de l’année suivante, avec une valorisation multipliée par 6 puis en mars 2026, DBV Technologies qui fait son retour après en avoir été évincé en décembre 2021. L'action qui ne valait que 0,63 euro fin 2024, a gagné 437% sur l'année écoulée.
Ce retour en grâce boursier s'explique par des résultats positifs d'un essai clinique de phase III (la dernière étape avant une éventuelle commercialisation) évaluant son patch Viaskin Peanut contre l'allergie à l'huile d'arachide chez les enfants âgés de 4 à 7 ans.
"Les sociétés comme Medincell ou Nanobiotix ressemblent plus désormais à des sociétés biotechs américaines dans leur stade de développement clinique", déclare Cédric Garcia, Partner et IPO Leader chez EY à BFM Bourse. Pour autant, ces réussites vont-elles donner l'envie à des entreprises françaises de biotechnologies d'aller à la Bourse de Paris?
Selon Cédric Garcia, les sociétés biotechnologiques se reposent la question d'aller en Bourse, avec cette fois-ci des profils plus matures. "Ces sociétés qui envisagent une cotation en Bourse sont plus à des stades de développements cliniques plus avancés, a minima en phase II", poursuit-il.
"Depuis le fort rebond des valeurs santé cotées à Paris il y a 9 mois, nous avons réalisé plusieurs levées de fonds pour des sociétés cotées sur ce secteur d’activité. Les introductions en Bourse des valeurs biotech seront probablement la prochaine étape", avance pour sa part Vincent Le Sann directeur général adjoint de Portzamparc, à BFM Bourse.
"L’un des enseignements des dernières années sur le secteur Biotech est la maturité attendue par les investisseurs. Les candidats au marché devront idéalement être proches du lancement d’une phase III", abonde le spécialiste de marché.
Pour Frédéric Rozier, l'enthousiasme est moins flagrant : "Il est plus compliqué pour une entreprise biotech qui veut se lancer en Bourse de raconter son histoire. Il y a de moins en moins d'acteurs du secteur primaire. Il est donc plus difficile de trouver des acteurs, qui plus est connaissant le secteur, pour accompagner ces sociétés lors de leurs roadshows (réunions investisseurs) organisés à l'occasion de leur introduction en Bourse. Sans compter la réglementation qui a tué le marché".
Le paradoxe est donc bien présent en France. Le secteur en Bourse se porte bien mieux qu'il y a quelques années, et pourtant il peine à attirer de nouveaux prétendants.
Frédéric Rozier apporte un autre élément, qui explique ce manque de profondeur du marché pour les biotechs : la gestion passive. Les investisseurs plébiscitent de plus en plus les fonds indiciels, or, "les biotechs ne rentrent pas dans ce type de gestion", fait-il valoir.
Pour voir un peu de dynamisme en Europe, il faut traverser la frontière et aller à la rencontre de nos voisins. "En Europe, le marché suisse reste favorable pour les biotechs, car il s’agit d’un marché historiquement dynamique. La Bourse belge est aussi un marché important en Europe pour les biotechs", fait aussi remarque Frédéric Rozier. La Belgique dispose en effet d'un important écosystème biotech. Cette vitalité du tissu biotech outre-Quiévrain peine à rivaliser avec les États-Unis, épicentre mondial phare pour l'arrivée de nouvelles entreprises de ce secteur.
Le Nasdaq est en effet la terre d’accueil privilégiée de ces sociétés à la pointe de l'innovation en mal de visibilité et d’investisseurs en capacité de comprendre leur modèle économique. C’est notamment le cas des sociétés biotechnologiques qui peuvent accéder à des financements plus importants grâce à un écosystème plus réceptif de l'autre coté de l'Atlantique.
"Il existe un pipeline (un réservoir, NDLR), d'entreprises prêtes à aller en Bourse. Les perspectives sont donc très favorables, parce que les investisseurs se sont adaptés à un nouveau monde", remarque Dominique Rieger, directeur du Développement chez HBM Healthcare Investments, dans l'émission Good Morning Market sur BFM Business..
"Pour l'Europe mais surtout pour les États-Unis où les entreprises arrivent à lever massivement des capitaux, on s'attend à une bonne vingtaine voire une trentaine d'introductions en Bourse pour les mois à venir", ajoute-t-il.
